Témoignage d’une coordonnatrice des témoins de la Couronne du Bureau régional du Nunavut, Service des poursuites pénales du Canada --- Iqaluit (NUNAVUT)

Instaurer la confiance

Il y a environ sept ans, je suis devenue l’une des trois intervenants chargés d'aider les victimes au Bureau régional du Nunavut du ministère de la Justice du Canada. Quelques années plus tard, le titre de notre poste a changé pour celui de coordonnateurs des témoins de la Couronne, on est passé de trois à quatre intervenants, et la charge de travail a beaucoup augmenté.

Je suis très fière de pouvoir vous raconter l’évolution de mon travail et de vous expliquer pourquoi je pense avoir eu une influence sur la vie des personnes que j’ai aidées pendant cette période.

Quand j’ai commencé à travailler, six avocats et trois d’entre nous venaient en aide aux victimes. Aujourd’hui, on compte seize avocats et quatre coordonnateurs des témoins de la Couronne. J’ai été très chanceuse d’être formée par notre coordonnatrice des témoins de la Couronne la plus chevronnée, Elisapee, qui travaille encore aujourd’hui au Bureau régional du Nunavut.

Je me souviens de la première fois où je me suis présentée à la Cour de circuit, c’était dans la magnifique collectivité de Pond Inlet. Elisapee et moi avions dû partager une chambre d’hôtel très petite et très froide. Encore aujourd’hui, lorsque vous vous présentez dans une de nos collectivités, il est fort probable que vous deviez partager une chambre, et parfois même avec un parfait inconnu. Je me souviens qu’Elisapee m’a appris les rouages du métier et a fait preuve de beaucoup de patience avec moi pendant les premiers mois. À mon arrivée, j’ai entendu des histoires horribles sur des gens mauvais et je refusais de laisser mes enfants sortir sans moi. Je croyais que le Nunavut était un endroit dangereux en raison du travail que je faisais. Au fil des ans, j’ai appris que les gens ne sont pas vraiment mauvais, mais ce qu’ils font est mal et on peut compter sur les doigts de la main le nombre de personnes poursuivies en cour dans chaque collectivité. On trouve bien plus de personnes honnêtes que de mauvaises personnes au Nunavut.

Au fil des ans, j’ai fait de l’interprétation pour les procureurs de la Couronne, j’ai pris des rendez-vous pour les victimes et je les ai aidées à se préparer à aller en cour, j’ai participé à la préparation d’autres témoins, j’ai photocopié des déclarations, j’ai lu des dossiers, j’ai communiqué avec la GRC pour obtenir plus de renseignements, j’ai rédigé des notes, j’ai aiguillé des personnes vers d’autres fournisseurs de services comme les services sociaux, j’ai aidé des personnes à remplir des déclarations de la victime, j’ai traduit ces déclarations pour la Couronne et pour la Cour, j’ai fait de nombreux téléphones et j’ai fait naître la confiance. À plusieurs reprises, j’ai même gardé de jeunes enfants afin que des témoins et des victimes puissent aller témoigner.

La majeure partie de mon travail, et parfois la plus difficile, consistait à mieux faire comprendre le système de justice à mes clients. Pour y arriver, j’ai dû établir un lien de confiance entre la victime et le poursuivant chargé de l’interroger à la barre des témoins afin d’obtenir une condamnation. Le fait d’être née et d’avoir grandi à Cape Dorset m’a aidée à mieux faire mon travail. À plusieurs reprises, j’ai dû expliquer à nos avocats du Sud pourquoi la culture inuite était différente de la leur et leur donner des conseils pratiques sur la façon de mieux exécuter leurs fonctions.

La partie favorite de mon travail était d’aider mes collègues inuits, de recevoir des notes de remerciement des témoins, d’aider les avocats du Sud et de rencontrer des gens. Ce que j’ai le moins aimé, toutefois, c’est d’être loin de chez moi pendant de longues périodes et de devoir voyager dans de petits avions. Au Nunavut, aucune route ne relie les collectivités. Je me souviens encore d’une fois où la Cour avait affrété un avion pour nous amener de Pangnirtung à Qikiqtarjuaq (deux de nos collectivités les plus pittoresques). Le pilote avait accepté de voler en basse altitude au-dessus de Pang Pass afin de montrer aux passagers les montagnes qui se trouvaient de chaque côté, mais il ventait beaucoup dans le passage et l’avion se balançait d’un côté et de l’autre. Je me souviens avoir pensé à un moment donné que les montagnes nous repoussaient! Le pilote a incliné l’avion vers la droite (du côté où j’étais assise) afin que les passagers puissent mieux voir les rochers. J’en ai eu assez et j’ai hurlé à pleins poumons : « ILS LES ONT DÉJÀ VUS. ALLONS-Y MAINTENANT! ». Lorsque nous sommes atterris à Qikiqtarjuaq, le pilote m’a lancé un regard presque mauvais, mais ça ne me dérangeait pas. J’étais seulement heureuse d’être saine et sauve et de retour sur le plancher des vaches.

Mon mari a récemment été transféré à Winnipeg et j’ai donc dû quitter mon travail ainsi que le territoire que j’aime. Je n’oublierai toutefois jamais le travail que j’ai accompli et les personnes que j’ai rencontrées. Je suis convaincue d’avoir changé les choses et j’espère pouvoir continuer à aider les victimes peu importe où l’avenir me mènera.

Kadla TAGAK
Coordonnatrice des témoins de la Couronne
IQALUIT (Nunavut)

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