Défense des droits des victimes : premiers pas

Nous sommes le 2 août 1981. En fin d’après-midi, ma cousine ramène à la maison ma fille de 15 ans, Lise, qui vient de terminer sa journée de travail dans le cadre de son emploi d’été. Lise décide de faire un peu de jogging avant le souper. Cette décision changera nos vies à jamais. Elle nous a quittés avec un « bye bye! » enjoué, et c’était la dernière fois qu’on la voyait vivante.

Car non loin de notre maison, dans la petite ville de Duncan, en Colombie-Britannique, un agresseur sexuel récidiviste attendait sur l’accotement de la route. Paul Richard Kocurek avait été remis en liberté en surveillance obligatoire (ce qu’on appelle aujourd’hui la libération d’office), après avoir purgé les deux tiers de sa peine pour avoir agressé sexuellement une fillette de quatre ans dans une petite ville voisine.

Kocurek avait emprunté une voiture à un ami et se promenait dans le coin, à l’affût d’une victime, lorsqu’il a vu Lise sortir de la maison et courir en direction nord. Prévoyant qu’elle reviendrait par le même chemin, il a soulevé le capot de sa voiture, pour faire semblant qu’il avait des ennuis mécaniques, et a attendu.

Lorsque Lise s’est approchée, Kocurek lui demandé de l’aider à trouver de l’eau. Ce que nous n’avons pas su jusqu’au procès, c’est qu’il avait en sa possession un « pistolet de départ » et une paire de menottes. Il a obligé Lise à monter dans la voiture en la menaçant avec le fusil. Ils sont ensuite passés juste devant notre résidence, sans qu’elle puisse rien faire pour s’échapper, pour ensuite aller dans la montagne située derrière notre maison.

Constatant que Lise était en retard pour le souper, nous commencions à être inquiets, car elle prenait toujours la peine de nous dire où elle était. Nous avons appelé des membres de la famille et des amis. Après l’avoir cherchée sans relâche toute la soirée et durant une bonne partie de la nuit, nous avons organisé une battue avec des centaines de volontaires pour finalement trouver son corps l’après-midi suivant. Elle avait été sexuellement agressée et étranglée.

Nous avons appris par la suite que les membres du bureau local de la GRC avaient tout de suite soupçonné quelque chose lorsqu’ils avaient appris que, une fois libéré, Kocurek voulait retourner dans ce secteur. La GRC savait aussi que Kocurek devait se présenter régulièrement à son superviseur (situé à Victoria, à environ 50 kilomètres de Duncan), ainsi qu’au centre local de santé mentale. Deux ou trois policiers qui travaillaient depuis longtemps dans le coin connaissaient le passé de Kocurek. On a eu vite fait de retrouver celui-ci, de l’arrêter et de le mettre en accusation, après quoi il a été déclaré coupable de meurtre au premier degré.

Notre colère de savoir qu’une telle personne avait été laissée en liberté dans notre petite ville a monté d’un cran lorsque nous avons appris qu’avant la libération de l’agresseur, la Commission nationale des libérations conditionnelles était si préoccupée par son cas qu’elle l’avait fait voir par deux psychiatres carcéraux indépendants. Or, les deux avaient prédit que, si on le remettait en liberté, Kocurek attenterait à la vie ou à l’intégrité physique de quelqu’un. Pourtant, on n’a pas tenu compte de cet avertissement, et on n’a rien fait lorsqu’on a constaté que Kocurek était en retard de deux jours à son rendez-vous au centre local de santé mentale.

Toute la ville était scandalisée. Six semaines après le meurtre de Lise, le 14 septembre 1981, nous avons assisté à une assemblée communautaire. Des citoyens de la ville, en présence d’hommes et de femmes politiques de la région, se réunissaient pour trouver un moyen de faire pression auprès du gouvernement afin qu’il modifie la Loi sur la libération conditionnelle en ce qui concerne les agresseurs sexuels dangereux et les délinquants violents. Ce groupe était présidé au départ par un ami de notre famille, Dan Hughes. Les gens qui le composaient ne connaissaient rien à la loi et ne savait pas vraiment quelle était la marche à suivre.

C’est à cette assemblée qu’est né le premier groupe de défense des droits des victimes au Canada, sous l’appellation Citizens United for Safety and Justice. Au fil des ans, CUSJ a diffusé son message à la grandeur du pays, se rendant plusieurs fois à Ottawa pour témoigner devant des comités parlementaires et sénatoriaux de l’importance d’adopter des mesures plus rigoureuses à l’égard des agresseurs sexuels violents ou récidivistes. CUSJ a réclamé l’abolition de l’article 745, en vain.

Une des priorités de CUSJ a toujours été de réclamer que les délinquants présentant un risque élevé de récidive ne puissent profiter d’une libération anticipée. Ainsi, CUSJ a suggéré que l’on se serve de la Loi sur la santé mentale pour mettre en établissement les personnes jugées trop dangereuses pour la société.

Au début de 1983, Dan Hughes (alors président de notre association) et moi avons été invités à participer à des audiences de libération conditionnelle à l’établissement à sécurité moyenne de Mission, à Abbotsford. Apparemment trois détenus avaient accepté qu’on assiste à leur audience. Deux ont changé d’idée et nous n’avons donc assisté qu’à une seule audience. (La libération a été refusée.)

Aujourd’hui, grâce à la persévérance des groupes de victimes de partout au Canada, les familles des victimes peuvent maintenant se faire entendre. Elles peuvent officiellement lire une déclaration sur les conséquences du méfait pendant l’audience. Elles peuvent aussi demander à être informées de la tenue d’une audience de la Commission des libérations conditionnelles et être autorisées à y assister.

Il y a eu des changements au fil des ans, surtout en ce qui concerne les services aux victimes, mais la reconnaissance et le respect des victimes ne sont toujours pas des acquis.

Inge Clausen
Cofondatrice et ex-présidente
Citizens United for Justice

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