Témoignage de victime

La mère de Susheel Gupta, Ramwati Gupta, était une des victimes de l’attentat du vol 182 d’Air India en 1985.

Des tortues et des montres

J’avais 12 ans. Un dimanche matin, la sonnerie du téléphone me réveille à 6 h 35. Quelques minutes plus tard, mon père nous annonce, à mon grand frère et à moi, que notre mère a quitté ce monde. Son avion s’est englouti dans l’Atlantique. Elle était morte. Je n’oublierai jamais le cri de douleur de mon père.

Ce matin-là, je ne comprenais pas ce que mon père voulait dire lorsqu’il disait que ma mère nous avais quittés. Je saisissais pas réellement qu’elle était morte, mais je comprenais confusément que je ne la reverrais plus jamais. Peu après, je suis sorti livrer mes journaux. J’ai pleuré pendant toute l’heure et demie de ma tournée. Près de notre maison, il y a un ruisseau où je me suis assis, près du sentier. C’est là que j’ai vu une tortue sur le dos qui n’arrivait pas à se retourner. En vrai gamin de 12 ans, j’ai eu le réflexe de prendre des cailloux pour les lui lancer. Mais je n’ai rien fait. Je suis resté là, plus d’une demi-heure, à côté d’elle. Que se passait-il dans ma tête? Je m’en souviens comme si c’était hier.

Je me disais que le monde était vraiment un lieu horrible. J’avais devant moi une tortue, innocente et vulnérable, qui n’avait rien fait de mal et qui avait absolument besoin d’aide, et qu’un gamin qui n’avait rien à lui reprocher allait la tourmenter. Je pensais à tous les gens qui vivent leur vie en paix, en respectant les autres, en essayant seulement de vivre correctement. Je pensais à ma mère. Elle n’avait rien fait, elle n’était d’aucune tendance politique, et voilà qu’elle était assassinée par des étrangers. C’est à ce moment-là, près de la tortue, que j’ai décidé que je ne ferais pas partie de l’ombre du monde, que j’essaierais d’être du côté de la lumière pour aider les innocents. Je me suis approché de la tortue et je l’ai remise sur ses pattes en l’orientant vers l’eau. Puis je l’ai observée retourner lentement vers le cours d’eau.

Après ce moment de grâce, je suis remonté sur mon vélo pour rentrer à la maison, toujours en colère, mais avec un sens à ma vie.

La dernière image que je garde de ma mère, et une des seules, c’est celle de son corps couché sur une table et traversé d’une cicatrice suturée qui partait du bas de l’oreille pour descendre jusqu’au milieu de sa poitrine et se perdre plus loin.

Étant fils d’ingénieur, un enfant qui avait l’habitude de démonter une montre en une centaine de morceaux pour en suite la remonter, de démonter un jouet pour ensuite le refaire, j’ai observé ma mère, et pendant des jours et des mois, ensuite, j’ai tenté de comprendre la mort. Tout ce que je savais, c’était qu’avec les autos, les machines et les montres, on pouvait prendre quelque chose qui était brisé et remplacer ou réparer une pièce pour que tout redevienne comme avant. J’ai essayé de comprendre, après avoir vu le corps de ma mère recousu et doté apparemment de tous ses morceaux, pourquoi personne ne pouvait réparer ses pièces à elle pour qu’elle puisse se réveiller et se remettre à parler. Je n’ai jamais posé la question à personne, mais j’y ai beaucoup réfléchi. Ça me faisait mal et j’étais en colère de voir que personne ne la réparait pour la faire revivre. C’est ainsi que je voyais la mort, à 12 ans, en observant le corps de ma mère sur cette table.

Cet été-là, en 1985, j’ai décidé de tout faire pour que ma mère soit fière de moi. Je me suis mis à faire du bénévolat pour un tas d’organismes communautaires, je travaillais sans relâche à l’école et je faisais tout ce que je pouvais pour que mon père reste à la maison. J’ai promis à ma mère et à moi-même que j’allais choisir un métier qui me permettrait de répandre le bonheur, la santé et la sécurité dans mon pays, le Canada. C’est ainsi que j’ai décidé de devenir avocat du ministère public, car j’ai un grand respect pour la société et les institutions canadiennes. Je voulais faire ma part pour éviter à un autre enfant de se sentir aussi démuni que moi devant la mort.

Susheel Gupta

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