« Rendre hommage à l'esprit de la sagesse et de la protection »

En août 2008, le Secrétariat ontarien des services aux victimes a lancé le Programme de subventions pour le soutien des victimes autochtones qui finance les projets communautaires venant en aide aux victimes d'actes criminels chez les Premières nations, les Inuits et les Métis. Le Programme appuie les victimes de violence familiale, d'agression sexuelle, de sévices subis dans le passé et de crimes haineux tout en respectant les cultures et les langues autochtones. Le témoignage suivant a été rédigé par Gary Martin, de Timmins, en Ontario, dont la collectivité a reçu une subvention pour le soutien des victimes autochtones.

Je suis né à Cochrane, en Ontario, et je suis membre de la Première nation Moose Cree. Pendant la première partie de ma vie, j'ai grandi dans un petit village situé le long du chemin de fer Ontario Northland Railway, Moose River Crossing situé à environ une heure au sud de Moosonee. Mon père travaillait au chemin de fer et ma mère restait à la maison pour élever 14 enfants, dont mes sept soeurs et mes six frères. La population de Moose River comptait environ 100 personnes. J'ai aimé grandir dans le nord de la province et me livrer à des activités comme la pêche, la chasse et de la natation, qui sont toujours une partie importante de ma vie puisqu'elles me donnent un sentiment d'identité.

La plupart des gens de Moose River travaillaient au chemin de fer ou tiraient leur subsistance de la terre comme chasseurs ou comme trappeurs. Mes grands–parents dépendaient de la terre pour obtenir leur nourriture et gagner leur vie. Ils pêchaient et faisaient le trappage du castor, du caribou et de l'oie. Ma mère contribuait également au pain du ménage en cousant des mocassins, des mitaines et d'autres vêtements faits de peau de caribou. Les peaux de castor et autres fourrures étaient vendues au Northern Stores, connu autrefois sous le nom de la Compagnie de la baie d'Hudson. Moose River était un campement d'été pour une grande partie de notre peuple. C'était là où les transports routiers livraient nourriture et marchandises et où certains enfants allaient en classe dans des écoles d'une seule pièce.

À cette époque, il faisait bon vivre à Moose River, mais malheureusement, des événements traumatisants qui ont eu des répercussions sur ma vie et sur celle d'autres jeunes sont survenus. Plus particulièrement, c'est alors qu'on a introduit l'alcool dans la collectivité. À cette époque, je ne comprenais pas ce que l'alcool était et son influence sur l'esprit et le comportement d'une personne. Je ne comprenais pas du tout comment des gens pouvaient élever leurs enfants dans un environnement où l'alcool était omniprésent. Tout ce que je savais c'était que je détestais l'alcool ainsi que la grande violence physique que manifestaient mes parents et ma famille élargie. À cette période, je ne savais rien de la question des pensionnats indiens et de son incidence sur notre peuple ou, encore plus important, sur mon père. Ce n'est qu'après son suicide que j'ai appris qu'il avait subi toutes sortes d'abus pendant qu'il fréquentait le pensionnat indien de Pelican Falls, en Ontario.

En vieillissant, je m'étais promis que si jamais j'avais des enfants, je ne les exposerais ni à la violence ni à l'alcool. Je ne voulais pas que mes enfants se sentent comme moi je m'étais senti : seul, apeuré et sous l'emprise d'une menace, j'aurais tellement voulu être n'importe où ailleurs sauf à la maison. Comme père célibataire, moi aussi j'ai dû lutter pendant que j'élevais mes enfants. L'alcoolisme est l'une des luttes que j'ai dû mener. Je ne réalisais pas que les événements traumatiques de mon enfance m'empêchaient, la plupart du temps, de tenir la promesse que je m'étais faite, mais mon besoin de comprendre ce qui se passait, me poussait à continuer et à chercher d'autres moyens pour me trouver.

J'ai quitté Timmins pour m'éloigner de ma famille et pour me trouver moi–même. Ce n'est qu'il y a une vingtaine d'années que j'ai pu commencer ma guérison spirituelle. À travers des enseignements, des cérémonies, un programme de traitement en établissement et le counseling, j'ai découvert ma culture et ma spiritualité et j'ai pu intuitivement comprendre de quelle manière mon identité et mon enfance m'avaient été volées. Pendant cette période, le jeune garçon élevé dans la violence a complètement changé de vie. Il y avait plusieurs bons souvenirs, mais comme enfant qui avait grandi dans l'alcoolisme et la violence, tout ce dont je me souvenais, c'était des jurons, des beuveries et des bagarres entre mes parents.

Aujourd'hui, comme homme, j'ai appris de ces expériences que nous ne pouvons changer le passé, que nous pouvons seulement faire les changements qui s'imposent pour améliorer notre vie et celle de notre famille. Au fur et à mesure que j'avançais, j'ai tiré des leçons de ces expériences de vie. Petit à petit, je me suis remis de la souffrance et de l'angoisse que j'ai portées en moi pendant tant d'années et j'ai pu les laisser derrière moi. Aujourd'hui, j'ai pardonné à mes parents, car ils ont fait de leur mieux, avec les outils qu'ils avaient.

Mes expériences personnelles m'ont porté à aller vers ceux qui combattaient les mêmes problèmes. Plusieurs de nos peuples souffrent de séquelles multigénérationnelles qui découlent de la situation des pensionnats indiens. Comme intervenant communautaire, je défends sans cesse les droits de ceux qui ont été victimes de traumatismes. J'ai appuyé la création d'un programme qui nous permettrait de lutter contre la violence. Malheureusement, nous n'avons pas encore un tel programme.

C'est à travers l'esprit d'une jeune fille et d'une grand–mère venues me visiter en rêve que j'ai eu la vision de ce qu'il fallait faire. La vision n'apportait pas une réponse complète, mais elle donnait une assez bonne idée de ce qu'il fallait faire pour qu'elle se concrétise. J'ai demandé aux aînés, par leurs prières et leur sagesse, de m'aider à interpréter ce rêve, où la jeune fille marchait en tenant la main de sa grand–mère et en lui disant ce qui lui manquait et ce dont elle avait besoin pour devenir une femme autochtone saine et forte. Elles étaient dans une forêt où il y avait une habitation qui ressemblait beaucoup à un tipi. L'esprit de la grand–mère était le guide de la jeune fille et au moyen de ce rêve, elles étaient venues me livrer un message.

J'ai partagé ce rêve avec des partenaires de notre collectivité et expliqué que nous devions aider nos femmes et nos familles. Peu après, le bureau du ministère du Procureur général de l'Ontario a fait l'annonce d'un appel de propositions dont le but était de contrer la violence faite aux femmes. Les personnes faisant partie du groupe qui avait constaté le besoin a démarré le processus pour réaliser notre projet. C'était comme si le projet se concrétisait de lui-même. Ce sont des femmes qui sont venues à moi dans mon rêve, et ce sont les femmes, les aînés, les enfants et les esprits protecteurs qui m'ont dirigé.

Le rêve est devenu réalité, un rêve dont la réalisation aura été pour moi, tout comme il le sera pour les enfants qui viendront, l'occasion d'un cheminement spirituel très émouvant. Nous espérons débuter nos activités d'ici juin cette année, afin d'être certains que ces enfants bénéficieront d'un endroit exempt de toute violence, où ils seront en sécurité et où ils pourront eux aussi commencer à guérir spirituellement. Je sais bien que la vision ne se réalisera pas instantanément, mais par ce rêve, ceux qui habitent le monde des esprits sont venus, le temps d'une courte visite, guider notre peuple en lui enseignant ce qui lui manquait et comment se doter d'un lieu où la guérison peut commencer.

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