Témoignage d’un bénévole albertain

Transcender l’amour et le chagrin

Si quelqu’un m’avait dit il y a trois ans et demi que le bénévolat pouvait transformer à jamais mon existence, je lui aurais répondu : T’es tombé sur la tête!

L’été 2004, j’étais terrassé par l’échec de 34 années de mariage et par l’agonie d’une amie d’enfance souffrant d’un cancer terminal. Du coup, j’étais mystérieusement poussé à sortir de ma zone de confort pour trouver une façon de changer le monde.

Refusant mon aide parce qu’elle ne voulait pas me voir assister à sa mort, mon amie m’a privé de ses derniers instants sur terre. Devenus adultes, mes enfants avaient alors quitté le nid familial. L’anxiété me gonflait d’un trop-plein énergie. Il fallait que je fasse quelque chose d’important pour quelqu’un, quelque chose qui compte. C’est un article du journal municipal dans lequel on disait être à la recherche de bénévoles qui m’a amené à l’unité d’aide aux victimes de ma localité.

Après un véritable marathon de formation de six mois, j’étais censé pouvoir offrir un soutien, des renseignements et des références aux victimes de crimes et de tragédies. « Je me suis embarqué dans une drôle de galère, me répétais-je. » Mais une force m’incitait à avancer avec l’absolue certitude que c’était là mon destin. J’espérais être à la hauteur quand viendrait le moment de faire preuve d’empathie, d’encouragement et de compassion.

J’ai vu des histoires d’horreur, de tragédie et de perte qu’aucune condition socio?économique ou socio?culturelle ne saurait empêcher. J’étais censé donner, mais c’est moi qui ai reçu. J’ai tant reçu et tant appris. J’ai appris comment faire face à l’adversité et aux conflits par le courage. J’ai appris de ne présumer de rien sur la foi de mon expérience, sous peine de me tromper invariablement. J’ai appris que le plus utile ce n’était pas tant mes paroles, mais ma présence physique.

J’ai appris à écouter pour donner le temps aux victimes de verbaliser leur expérience, soit souvent la première étape vers la guérison. J’ai appris que des situations peuvent être à la fois simples et complexes, sources d’humilité mais aussi de puissance, ennuyeuses et, parfois, stimulantes. J’ai ressenti une satisfaction incroyable chaque fois que j’étais certain que mes paroles ou mes actes avaient compté.

J’ai passé un moment avec les parents affligés par la mort de leur garçon de trois ans, encore couché à l’étage en attendant d’être transporté au salon funéraire. J’ai tenu dans mes bras une mère qui, rentrant du travail, apprenait d’un policier que son adolescent venait de se suicider à l’aide d’une arme à feu. Je me suis entretenu avec un scout de 6 à 8 ans dont le chef avait été assassiné. J’ai tenté de trouver des paroles apaisantes pour les nombreux amis et les parents d’un adolescent violemment assassiné dans un domicile lors d’une fête.

J’ai parlé aux enseignants d’une école et aux élèves et à leurs parents touchés par la mort accidentelle d’un élève. J’ai rassuré deux jeunes enfants que des plus vieux avaient tenus sous la menace d’un revolver; assis sur un divan, les enfants croyaient pouvoir repousser les balles avec un oreiller. J’ai rendu visite à des victimes de violence conjugale dans des services d’urgence. Assis à ses côtés, j’ai tenu la main d’une veuve ne sachant comment retrouver le goût de vivre après 55 ans de mariage heureux.

J’ai vu s’illuminer de fierté et de soulagement le visage d’un jeune garçon auquel on venait de donner un ours en peluche très spécial dont le chandail arborait un badge de police et qui n’était destiné qu’aux citoyens les plus courageux. C’est parce qu’il avait révélé à un adulte une situation à la maison qu’il jugeait dangereuse pour lui et sa mère que le jeune garçon avait reçu cet ours. La satisfaction et le soulagement de cette mère transpiraient dans le message téléphonique qu’elle m’a laissé quelques jours plus tard pour me dire à quel point ce cadeau avait changé son fils.

Voilà pourquoi je fais du bénévolat. Un sentiment de fierté découle de la satisfaction que procure ce travail et du privilège d’aider son prochain : Dieu m’en garde! C’est pour moi un véritable honneur d’être convié aux heures les plus sombres de quelqu’un pour tenter de le consoler et de le réconforter.

Le souhait de mon amie d’enfance de ne pas me voir assister à sa mort s’est réalisé. Elle a rendu l’âme à l’été 2006, après m’avoir parlé une dernière fois au téléphone quelques semaines auparavant. Je sais, en mon for intérieur, qu’elle a fini par comprendre que j’avais transcendé mon amour et mon chagrin à un point tel que nous n’aurions jamais cru possible.

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